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jeudi 28 janvier 2021

7 novembre

Il tient son public au creux de sa main, croit-il, il multiplie les effets de manche, les bons mots, les impertinences. Il s’imagine mener son dernier combat, avoir une chance de l’emporter. Le Tout-Paris est venu assister à son procès. Il a entraperçu Colette, qui note chacune de ses réparties, et Raimu. S’il agace le président Gilbert, il se dit que c’est le public et les jurés qu’il doit conquérir. Après tout, ils n’ont aucune preuve. Et s’il a séduit autant de femmes, il peut tout aussi bien user de ses charmes à bon escient sur ceux qui vont statuer sur son sort.
Il sort un petit mouchoir en soie de sa poche, s’essuie discrètement le front sur lequel perle une sueur incommodante. Cela fait une heure et demie que son procès a commencé, deux heures peut-être, et il y a cette femme, au premier rang, qu’il semble être le seul à remarquer. Personne n’est assis à sa droite ni à sa gauche. Elle lui laisse une impression étrange, un sentiment diffus de léger décalage avec la réalité. Comme si elle n’était pas vraiment de ce monde. Ou bien… comme si, en apparaissant ainsi, elle rendait le monde autre, étranger à lui-même, soudain méconnaissable.
Bientôt, il ne voit qu’elle. Cette femme élégante, qui lui rappelle tout à la fois Marie-Angélique et Célestine, Andrée-Anne et Jeanne-Marie. Avec une dureté dans le regard, dans la courbe de la mâchoire qui n’appartient qu’à elle seule.
Il s’éponge aussi la moustache et plaque le tissu quelques secondes sur ses narines, essayant de combattre en vain ce haut-le-cœur qui monte en lui. Une odeur épouvantable de graisse en train de brûler l’assaille, qui semble venir de partout à la fois.
Bientôt, alors que les traits du président Gilbert, de son avocat Moro Giafferi, de tout ce parterre de curieux avides de sensationnel deviennent flous, il comprend que rien d’autre n’importe que de l’amadouer. Les rires fusent tandis que Landru déclare que les femmes qui lui reprochent quelque chose n’ont qu’à porter plainte. Mais l’élégante bourgeoise du premier rang ne participe pas à l’hilarité générale. Elle se contente de sourire, comme elle l’a fait depuis qu’il est entré dans la salle d’audience, de cet immense sourire éternel.

7 novembre 1921 : début du procès grandement médiatisé d’Henri Désiré Landru

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