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mardi 20 novembre 2018

27 septembre

— Tu fais quoi là ? demanda Maglore à sa consœur.
Arsile releva le menton, détachant à regret ses yeux de la petite crevette bleue comme Krishna qui s’agitait mollement dans ses langes.
— Bah tu le vois. Je me penche sur le berceau de cette enfant… C’est bien ce que nous faisons, nous les fées marraines, non ?
— Excuse-moi, je deviens parano, un moment j’ai cru que tu allais la prendre dans tes…
Arsile se redressa avec la minuscule crevette toute bleue dans les bras.
— Mais merde, bordel, tu fous quoi, là, Arsile ? hurla Maglore, sans que Damayanti, la mère de la petite Sudhamani, entende quoi que ce soit dans la cuisine attenante.
— J’ai cru un instant qu’elle allait pleurer, la petite… Je ne sais pas quoi te dire, il y a quelque chose de tellement émouvant chez cette gamine. Ça a été plus fort que moi.
— Mais t’es complètement cinglée, brailla de plus belle Maglore, pour les seules oreilles de sa condisciple, en faisant des moulinets avec les bras. De un, on n’est pas dans notre juridiction… On ne devrait même pas traîner dans le coin. Nous n’avons pas à nous occuper d’humains qui dépendent du cycle des réincarnations !
Arsile serra l’enfant fort contre son sein, une expression presque maternelle traversant fugacement ses traits.
— Et de deux, poursuivit Maglore, sans baisser d’un ton, il nous est interdit, quelle que soit notre Cour féérique d’allégeance, Seelie, Unseelie ou autre, de toucher un humain. Tu es inconsciente ou quoi ? Tu as oublié la Contestation des Changelins ?
Arsile garda Sudhamani contre elle en fronçant les sourcils, prête à mordre.
— Tu m’emmerdes, vieille peau, tu me parles de faits qui datent d’un millénaire au moins !
— Oui, bah en attendant, connasse, tu n’as pas le droit de faire ça. Y a pas prescription.
— Ne fais pas attention à tata Maglore, elle est jalouse, c’est tout, là, là, chuchota Arsile à la petite crevette qui s’était mise à gazouiller, avant de contrattaquer : Et Earle Leonard Nelson, 12 mai 1897, qui deviendra le Gorilla Killer, tu veux qu’on en parle ?
Une ombre passa sur le visage de Maglore, lui conférant une majesté terrible. Mais Arsile ne s’en laissa pas compter, elle aussi pouvait très bien sublimer son apparence pour jouer les teignes ou les mystérieuses.
— Nelson était une erreur, reconnut Maglore, en se mettant soudain à murmurer, elle aussi. Je n’aurais jamais dû toucher ce gosse. L’étreinte… L’étreinte que je lui ai donnée…
— Arrête avec ça, l’interrompit sa consœur, c’est débile. Ce n’est pas parce que tu l’as serré dans tes bras que cela a influencé sa destinée et l’a poussé à, euh… serrer entre ses mains des jeunes filles, jusqu’à les tuer…
La voix d’Arsile s’éteignit.
— Bien sûr que si, toi-même tu ne crois pas à ce que tu racontes. Allez. Remets cette morveuse dans son berceau maintenant. Tu as fait assez de conneries pour aujourd’hui.
À contrecœur, Arsile reposa Sudhamani. Elle sentait combien elle avait ébranlé sa consœur en évoquant le Gorilla Killer. Elles avaient beau se bouffer le nez assez souvent, Arsile l’aimait bien, après tout. Elle ne souhaitait pas entrer en conflit frontal avec Maglore.
— J’aurais mieux fait d’étrangler ce petit enfoiré…, dit cette dernière, pour elle-même.
— Cela non plus, nous ne sommes pas censées le faire.
— Ouais, bah n’empêche.
— Je pensais que tu n’en avais « rien à foutre », selon tes propres termes, de ces « cons d’humains ».
— Nan mais je balance ça seulement quand je suis en rogne.
— Ok, fit Arsile en agitant sa main devant la gamine toute bleue.
— Ok ? Bon. On se casse ?
— On ne lui confère pas trois dons ?
— Je le sens pas. D’ailleurs, tu es sûre qu’on était censées se pointer ici… ?
— Bah oui, Maglore. Sudhamani Idamannel était sur la liste de noms que m’a remise le Conseil des fées, la semaine dernière. Mais c’est marrant…
La fée marraine s’arrêta au milieu de sa phrase en secouant la tête, toujours obnubilée par l’enfant.
— … je me demandais si nous n’étions pas là comme de simples témoins… Et si, en réalité, ce n’était pas cette petite qui avait quelque chose à nous apporter ?
— Une humaine ? Quelque chose à nous apporter ? ricana Maglore. À nous les fées ? Ah mais vraiment, tu débloques sévère, hein…

27 septembre 1953 : naissance de Sudhamani Idamannel, qui deviendra Mātā Amṛtānandamayī, littéralement « Mère de la Béatitude immortelle ». Considérée par certains comme une déesse vivante, cette figure spirituelle indienne est notamment connue pour avoir serré dans ses bras environ 33 millions d’individus à travers le monde.

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