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jeudi 24 mai 2018

24 septembre

L’obscurité n’existe pas dans un sous-marin : même au cœur de la nuit, le rouge des lampes éclaire les coursives. Les ténèbres ne sont pas au dedans mais au dehors. Apollon plonge son regard dans les profondeurs par le hublot. Il n’arrive pas à dormir. Quelque chose de sourd le tient éveillé, un grondement, un souffle, cela vient du dehors. La porte de la cabine s’ouvre sur Marcel qui, le voyant éveillé, lui lance une boutade :
« Eh ben, le dieu du soleil, on n’a pas trouvé le sommeil ? »
Apollon n’aime pas son surnom, mais il déteste encore plus son prénom, une lubie de son père, professeur de lettres classiques au lycée Fénelon, à Paris. Père étouffant dont Apollon s’est éloigné en embarquant, dès qu’il l’a pu. Sa sœur Diane est restée au foyer, la pauvre, ce n’est pas si facile pour une fille de partir de chez soi !
« Je n’arrive pas à dormir, il y a des vibrations étranges…
– Des vibrations ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? La Sibylle n’a jamais été si tranquille ! »
Marcel s’étale avec lourdeur sur sa propre couchette, laissant Apollon seul avec ses doutes. Son regard replonge dans les méandres obscurs de la mer Méditerranée. Il a l’impression de voir une lueur dans la nuit. Des voix se font entendre à présent. Une voix, plus exactement. Le jeune homme tend l’oreille, il ne perçoit que des bribes…
« …bis redi… non …rieris .. bello »
Cela ne semble pas être du français… de l’italien ?
« Ibis redi… non morie… in bello »
C’est du latin ! Apollon en a tellement soupé avec son père qu’il est capable de le comprendre… il reconnaît des mots, écoute avec attention pour reconstituer le tout :
« Ibis redibis non morieris in bello »
Quoi ? Mais non, ce n’est pas possible ! C’est pourtant bien la prophétie de la Sibylle, il s’en souvient parfaitement ! La jeune femme avait été maudite par le dieu Apollon, le vrai, condamnée à vivre éternellement à son service. La prophétie qu’il entend venir du fond de l’abîme est celle qu’elle a faite à un soldat… une sinistre parole pour un jeune homme fraîchement engagé. Apollon a le cœur glacé soudain. Il s’aperçoit alors que la lumière s’est densifiée autour du sous-marin, il entre à présent dans un vif cercle lumineux. La voix est parfaitement claire. Quand soudain la Sibylle prononce une nouvelle phrase…
« Nunc in tempore vindictae »
Et c’est le noir.

Le sous-marin français La Sibylle, qui effectuait des exercices de plongée entre Toulon et le cap Camarat, avec quarante-huit hommes à son bord, le 24 septembre 1952, n’est pas remonté à la surface.

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