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mercredi 11 décembre 2019

17 janvier

Il n’aurait rien du se passer le dimanche 17 janvier 1915. Même les tranchées pouvaient respecter, un peu, le repos dominical. Mais entre quelques Allemands qui prennent en otage trois Français, et une alerte générale, l’Hermitage a connu un des plus absurdes problèmes de communication de la Grande Guerre.
« Le téléphone arabe a un siècle ! » Le sourire édenté du dernier poilu – le dernier des tout derniers, d’aucuns pensaient même qu’il mentait sur son âge – accueillit Malik, son infirmier du jour.
« Si c’est encore une de vos blagues racistes, Fernand, je n’ai pas besoin de l’entendre. »
Son chef de service aurait fumé de l’entendre parler ainsi à l’homme le plus âgé du monde.
Fernand battit l’air de sa main tremblante : « Non, c’est une vraie histoire. Écoute ça. Tu connais les pépés ? »
Ils étaient partis pour une heure de discussion coupée de quinte de toux et de tasses de café froid.
« C’est le nom qu’on donnait aux vieux, par rapport à nous, les bleuets. Ils étaient à l’Hermitage, avec un téléphone. Et là, un dimanche, alors qu’on voulait tous être à la messe plutôt que dans la flotte, tous, même les athées et les cocos, ils se sont fait piquer la place. Vlan, d’un coup, quatre Boches ! »
Malik nettoya les culs de bouteille de Fernand, l’oreille attentive.
« Et quel rapport avec le téléphone arabe ?
— Les Boches sont repartis, les pépés ont paniqué et les officiers de l’autre côté de la ligne ont encore plus paniqué et soudain les quatre Boches se sont transformés en trois mille soldats ! »
Son rire sec éclata en toux, finit en solution douce, sucrée et alcoolisée, le meilleur sirop du monde.
« Aujourd’hui, même pas besoin de déformer les informations. Il suffit de dire n’importe quoi et les gens vous croient. On est tous encore à l’Hermitage. Depuis cent ans. »

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