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samedi 21 juillet 2018

25 juin – Journée nationale du poisson chat (USA)

« Que le jour du concombre soit également celui de la création du drapeau arc-en-ciel du mouvement LGBT est bien une preuve que le poisson-chat est un travesti », affirme, jaloux, l’ornithorynque.

Sandrine Scardigli


— Comment… comment une telle mélodie est-elle possible ? balbutia le mécène, hypnotisé par le ballet virevoltant sur la scène du grand Opéra.

Il avait pourtant suivi l’élaboration du ballet, assisté aux répétitions, mais l’enchantement était toujours intact et la première représentation de l’Oiseau de Feu l’écrasait de toute sa splendeur. Il dut se faire violence pour sortir de sa transe et se tourner vers le jeune compositeur prodige assis à ses côtés.

— Igor… Vous allez dire que je suis fou, mais je pense qu’il y a de la sorcellerie dans votre œuvre…

Le public poussa des exclamations étouffées quand des pommiers aux troncs d’argent poussèrent sur la scène et étendirent leurs branches chargées de pommes d’or au-dessus des danseuses.

Avec un petit sourire gêné, Igor quitta son siège et gagna discrètement la sortie. Son mécène le suivit.

— Vous vous sauvez ? Je vous couvre d’éloge et vous êtes embarrassé au point de filer à l’anglaise ?

— C’est que la plume me réclame, je dois retourner chez moi composer un nouveau ballet.
Le temps que l’autre se remette de sa stupeur, le jeune musicien avait disparu. Le mécène éclata de rire :

— Ce garçon est un drogué de travail !

Une fois chez lui, le compositeur courut à son bureau. Là, posée sur l’encrier, une plume flamboyante pulsait au rythme des battements du cœur de Stravinsky.

— Me voici, murmura l’artiste.

Il ressentit une brève brûlure lorsqu’il s’empara de la plume, douleur vite remplacée par un flot de musique. Il passa la nuit à noircir des partitions, esclave de la plume du véritable Oiseau de Feu légué par ses ancêtres.

1910. Création de l’Oiseau de Feu par Igor Stravinsky.

Nelly Chadour


Quelque part au Panthéon, dans la salle de jeux.

— Putain, il est trop génial le nouveau Évolution 3.

— Ouais. C’est juste dommage qu’avec cette version on soit limité en taille.

— Ch’uis pas d’accord. Une fois les dinosaures créés, ils dominaient tout le reste. Ça n’avait plus d’intérêt.

— C’est vrai. Même qu’on a dû rebooter.

— Bon, à moi. Arf ! Regarde, j’ai créé un mélange de canard et de castor. Tu as quoi, toi ?

— Un poisson-chat.

— Dis, tu t’es pas foulé, il ne fait même pas miaou.

— Et, toi ? Ton ornithorynque, il fait coin-coin, peut-être ?

Père Désœuvré


Ce ne fut que trente ans après le grand Génocide Aquatique du 25 juin 2089 que les scientifiques découvrirent le pouvoir télépathique des poissons-chats. L’humanité n’eut plus à culpabiliser d’avoir exterminé les requins-bouledogues en découvrant qu’ils avaient été influencés. Ils rendirent une justice expéditive à grands renforts de dynamite dans les cours d’eau. Jusqu’à s’apercevoir, de nouveau après trente ans, que tout cela était un coup des oursins souris de mer.

Anthony Boulanger


— C’est toi le poisson-chat ! hurla en rigolant la petite fille en tapant dans le dos de son père.

— Ahh hahaha ! Heu… Et je dois faire quoi maintenant, du coup ?

Le père se sentait bête devant la délégation de marmots d’une dizaine d’années rassemblés pour la fête ; tous déguisés en chats ou en poissons, serre-têtes à oreilles et moustaches peintes sur leurs frimousses.

Sa fille se tenait devant lui, les bras croisés, visiblement impatiente que le jeu continue.

— Enfin, papa ! C’est tout simple ! Je te l’ai expliqué tout à l’heure. Maintenant c’est toi le poisson-chat. Tu dois nous chasser et essayer de nous attraper en faisant des farces !

— Ah, oui, bien sûr, soupira le parent résigné.

Il se tourna vers sa femme qui se retenait de pouffer de rire, et lui murmura :

— Halloween, je trouvais déjà ça limite, mais admets-le toi-même : ces importations de fêtes américaines, c’est n’importe quoi…

Vincent Corlaix


Le poisson-chat se faufilait avec aisance au milieu des bancs de poissons qui l’entouraient. Après une période de crue tumultueuse, le Nil avait réintégré son cours le matin même. Le commandant Zlatan et son équipage – des marins chevronnés, tous recrutés sur la planète Swaide, du quadrant ZB-X24 – avaient pu reprendre leur exploration des principaux fleuves de la planète Terre à bord de leur vaisseau siluriforme.

— J’espère que nous n’allons pas de nouveau tomber sur l’un de ces pêcheurs indigènes de la dernière fois. Il s’en est fallu de peu pour que nous finissions dans ses filets.

— Ne vous inquiétez pas pour ça, commandant, répondit son second, le lieutenant Hambard. J’ai fait installer un générateur de chocs électriques sur notre vaisseau. Le prochain humain qui se frottera à nous le regrettera, croyez-moi.

— Attention, Hambard. La règlementation intergalactique nous interdit de blesser les autochtones des planètes sous-développées.

Hambard s’apprêtait à rassurer Zlatan lorsqu’un choc les précipita tous deux à terre.

— Merde, ça recommence, grommela le commandant.
Hambard hurla une série d’ordres brefs et les moustaches de leur vaisseau se chargèrent en électricité. L’attaque carbonisa littéralement l’humain qui tentait de remonter sa pêche sur son bateau. Zlatan fixa Hambard, le regard noir.

— Ouais, bon, j’ai peut-être exagéré la puissance de notre système de défense. Mais c’est de ma faute, à moi, si ces foutus zumains sont si fragiles ? Hein ?

Zlatan ne répondit rien. Il se plaqua une main sur le visage et s’éloigna, épaules voûtées. Comment allait-il expliquer ça au bureau des Affaires indigènes ?

C’est ce jour-là, sur Terre, que naquit la légende du malapterurus electricus, protecteur des poissons.

Pascal Bléval

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