Une micro nouvelle par jour pendant un an.

mardi 21 novembre 2017

28 février – Journée mondiale sans Facebook

— Et c’est au bord du fleuve que je rencontre ce berger et que je le tue.
Le scribe lève la tête vers le dieu dont la barbe blanche s’entortille autour de la ceinture.

— Je vous demande pardon, mais… pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tuer ce berger ? Il n’avait rien à voir avec votre déconfiture à Pohjola…

— Disons que je l’avais bien mauvaise, j’avais accompli un exploit en échange d’une femme et on m’a bien empapaouté ! Donc j’ai tué et découpé ce mec pour me défouler.

— Mais je ne peux pas décrire ça de cette façon. Elle n’est pas très glorieuse, votre épopée mythologique…
Le vieux dieu foudroya le scribe du regard. Celui-ci avait posé sa plume et secouait la tête avec consternation :

— Vous agissez tous de façon tellement irraisonnée ! Et votre récit comporte trop de points sombres.

— Quoi ? Vous laissez tomber aussi ? Vous laissez la suprématie mythologique à ces gros nazes d’Ases, à ces métèques de Grecs et à ces chiens d’Egyptiens ? La Finlande aussi a une culture qui mérite d’être immortalisée par l’encre et le papier.
Le scribe poussa un long, un très long soupir et reprit sa plume.
— Bien, dit-il à ce soi-disant dieu des chants et de la poésie qui n’était pas foutu de composer lui-même sa propre épopée. On va formuler ce meurtre avec une métrique harmonieuse qui fera oublier les incohérences.

Jour du Kalevala, épopée finlandaise écrite dans la douleur par le folkloriste et médecin finlandais Elias Lönnrot qui ne fut guère secondé par le dieu Ménestrel Väinämöinen.

Nelly Chadour


Pour son trentième anniversaire, Mark Elliot Zuckerberg décida d’inventer un jour Facebook sans monde, en réponse aux promoteurs de la journée sans Facebook du 28 février. C’est ainsi que l’Univers disparut sans laisser la moindre trace…

Pierre Gévart


Le 28 février 2014, Facebook disparut de l’Internet. Ce n’était pas que le site n’était plus accessible, mais il sembla n’avoir jamais existé. Aucun lien ne pointait vers le réseau social, aucune allusion sur les blogs ou dans les discussions, les articles de journaux, bien qu’archivés, n’en avaient aucune trace. Et surtout, ce fut plus d’un milliard d’humains, utilisateurs réguliers, qui perdirent d’un coup leur identité, oubliant leur prénom, leur nom, leurs amis, leurs passions et leurs goûts, les livres qu’ils avaient lus, les musiques entendues, les films visionnés. Toute leur identité s’évanouit en même temps que le réseau social, aspirée par le vampire cybernétique qu’était en vérité Facebook.

Anthony Boulanger


Considérant d’une part que Facebook est pour moi une énorme perte de temps et un aspirateur à relations sociales, considérant d’autre part que j’ai un terrible esprit de contradiction, il est donc tout à fait normal que je passe cette « journée sans Facebook » exclusivement, intégralement et uniquement sur Facebook.
C.Q.F.D.

Je sens que cette journée va être horriblement longue…

Vincent Corlaix


— FRANÇOIS, ÉCOUTE-MOI !

— Oh ! Seigneur ! Est-ce bien Vous ? Quelles graves circonstances Vous poussent à me contacter ainsi ?

— J’ai une confession à te faire. Je sens monter en Moi la colère divine.

— Je comprends Seigneur ! Les hommes sont désespérants et avec toutes ces attaques contre Votre église…

— Suffit ! C’est à cause de la journée sans Facebook. Aucun des milliards de Mes « amis » n’a posté de message sur Mon mur. Ça Me manque !

— Sauf Votre respect. Seigneur, je Vous avais pourtant conseillé d’utiliser Twitter. Comme moi.

Père Désœuvré


— On a un problème, chef…

— Quoi donc, le bleu ?

— Demain, tous les humains vont se déconnecter de Facebook.

— Merde, on est déjà le 27 février, aujourd’hui ? Ça passe à une de ces vitesses, le temps…

— Qu’est-ce qu’on fait, chef ?

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On serre les fesses et on espère que les batteries de secours tiendront le choc 24 heures… Sinon, c’est la panne générale et le crash assuré en plein Paris… Je l’imagine d’ici, le tableau, tiens. Ce serait pas joli-joli, notre vaisseau-mère posé en plein sur le Louvre… Enfin, quand je dis « posé », je me comprends, hein…

— Notez bien, chef, que c’est une bonne idée que vous avez eue, de pomper l’énergie de tous ces cerveaux humains connectés ensemble via ce réseau Facebook. Depuis le temps qu’on n’était plus ravitaillé en carburant, ça commençait à craindre sérieusement du boudin. Mais à un moment, il faudra vraiment qu’on trouve le moyen de leur faire oublier cette foutue journée sans Facebook…

Pascal Bléval


Je dois être la seule survivante. Oui, plus j’y réfléchis, plus je me dis que le reste de l’humanité a dû mourir cette nuit. Une mappemonde est accrochée au mur en face de moi : elle indique les fuseaux horaires, et c’est comme si je pouvais suivre l’avancée de ce raz-de-marée mondial au fur et à mesure de la disparition de mes contacts.
Ça a commencé par mon amie néo-zélandaise, qui a subitement cessé de me parler. Puis mes relations de travail en Asie. Ensuite, mes cousins grecs. Et puis, tous ensemble, se sont évaporés de l’écran, mon amie italienne, mes connaissances au Parlement européen. Je crains que ce soit mon tour aussi. D’ailleurs, que se passe-t-il ? Mon profil est bloqué ! Je m’efface de Facebook ! Je meurs !

[déconnexion]

28 février 2024 : vingt ans après le lancement de Facebook, une tempête solaire d’une intensité inégalée détraque l’ensemble des installations électriques de la Terre pendant quelques minutes, provoquant l’arrêt de tous les serveurs. La panique saisit les humains qui ont été brutalement déconnectés, et des cellules de soutien psychologique sont mises en place afin de les aider à réintégrer la vie non virtuelle.

Sandrine Scardigli


Maison de retraite dorée de Montargis.

Dans sa chambre, le Père Désœuvré tente de se connecter.

— Ah mais bordel, putain, ça marche pas ! Nom d’une chicha !

Attiré par le bruit, un robot d’assistance dernier cri entre dans la pièce.

— Aujourd’hui-c’est-la-journée-mondiale-sans-Facebook. Des-pirates-ont-fait-tomber-leurs-serveurs.

— C’est malin, je devais annoncer la sortie des microphémérides du jour moi !

De rage, il lance sa souris par le balcon.

— Rha mais quel est le foutu con qui a créé cette journée de merde ?

— Cela-ne-m’étonnerait-pas-que-ce-soit-Mark-Zuckerberg-ah-ah-ah. Il-vous-reste-toujours-Twitter.

— #Troptard… Et puis, entre nous, ça fait longtemps que mon petit oiseau n’a plus gazouillé…

Ludovic Arfi

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