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dimanche 18 août 2019

5 juin – Journée mondiale de l’environnement

Grish’Nark, le patriarche nain, s’avança sur l’estrade du Colysée. Il y prononçait tous ses discours depuis son élection, cent ans auparavant. Il comptait bien rester encore longtemps au pouvoir, car il y avait pris goût. Il inspira à fond et sa voix porta jusqu’aux derniers rangs de la très nombreuse assistance.

— Peuples féériques unis, l’heure est grave ! Nous devons tous garder en tête que la Terre représente l’île que nous partageons avec ceux d’en haut. Aujourd’hui, je vous le dis : pour survivre, il nous faudra joindre nos forces à celles de nos cousins humains. Toute solution alternative me semble vouée à l’échec.

La foule se fit houleuse. Des exclamations fusèrent, certains réclamant des explications.

— Que pouvons-nous faire ? interrogea un Tröll de près de quatre mètres de haut.

— Pour commencer, nous devons cesser, au moins temporairement, de déclencher tempêtes et tremblements de terre. Ces mesures de rétorsion, dictées par un désir de vengeance sans doute justifié, ont prouvé leur inefficacité à maintes reprises.

— On ne va pas « rien faire », quand même ? Ces damnés humains doivent comprendre les conséquences de leurs actes !
Le Tröll s’était levé, poing dressé vers le plafond rocheux de l’immense caverne dans laquelle plus de dix mille représentants des races féériques se trouvaient réunis. La voix de Grish’Nark, grondante et puissante comme la forge de Vulcain, réduisit le Tröll au silence.

— Posez-vous cette question, mes amis, mes frères, avant de songer à exterminer les humains : qui se chargera d’entretenir leurs centrales, pendant leur démantèlement ? En voulant résoudre le problème d’une façon trop radicale, nous risquons de devenir les véritables responsables d’un cataclysme écologique majeur.
Les féériques s’entre-regardèrent. Le vent, seul, répondit au patriarche.
Le point de non-retour serait-il déjà atteint ?

Pascal Bléval


— Ah, by the pricking of my thumbs, marmonna le vieil homme en se redressant légèrement sur ses oreillers.

— Qu’est-ce que tu dis, papa ?

— Rien, ma chérie, juste l’impression que je vais avoir un visiteur. Nous devons nous hâter.

Alexandra se tourna de nouveau vers l’ordinateur installé dans la chambre de son père. Ses doigts volèrent sur les touches, tapant avec zèle les mots dictés d’une voix de plus en plus traînante. Le vieillard s’interrompit encore une fois et regarda attentivement dans le coin le plus sombre de la pièce.

— By the pricking of my thumbs… Dépêchons-nous, Alex, ou ce texte ne se terminera jamais.
Le cliquetis des touches emplit de nouveau la chambre.

— Oh, by the pricking of my thumbs, gémit une fois de plus l’ancien en rajustant ces lunettes pour mieux voir ce qu’Alex n’arrivait à distinguer.

— Something wicked this way comes ? compléta-t-elle en se remémorant un des romans de son père qui lui avait procuré de délicieux frissons de peur enfantine.

Le vieil homme fixait avec une telle intensité ce coin d’obscurité que sa fille sentit le lent poison de la peur glacer ses veines. Puis son géniteur partit dans un grand éclat de rire. Son visage ridé se détendit, transfiguré par la joie et l’étonnement.

— Maggie ! C’est donc toi qui viens me chercher !

Alex se tourna en tous sens, cherchant des yeux sa mère morte neuf ans auparavant Lorsqu’elle reporta son attention sur son père en se traitant de folle, il souriait toujours mais ne respirait plus.
Sur l’écran de l’ordinateur, à l’insu de la femme désormais orpheline, apparurent une à une les lettres F.I.N.

2012, mort de Ray Bradbury.

Nelly Chadour


J’avais cru trouver un hôte de choix. Je n’avais rien trouvé de tel depuis Faust. Cette beauté, cette force. Tout aurait été parfait, si ce n’est sa musique. Insupportable. Vraiment, ça devient impossible. À tel point qu’aujourd’hui j’ai essayé de sortir de son corps tandis qu’il se mettait à chanter. Ça l’a fait gesticuler comme un pauvre diable, mais bien entendu je suis resté coincé. On a signé tous les deux. La possession contre son âme. C’est le contrat. Je suis scellé jusqu’à sa mort. Il va falloir que je trouve un moyen d’en finir assez vite. Tiens, je pourrais le forcer à s’empiffrer ?

Le 5 juin 1956, Elvis Presley au Milton Berle Show fait la première démonstration de son déhanchement que certains qualifieront de diabolique.

Père Désœuvré


– Cultiver des champs ? Vous êtes sérieux là ?

– L’agriculture est un savoir antique, expliqua l’expert, impassible. Nous en avons perdu l’usage voilà de cela plusieurs centaines d’années et nous connaissons actuellement une crise alimentaire sans précédent. Nous avons besoin de revenir à des systèmes qui fonctionnent et qui ont été éprouvés par le temps.

– Donc, si je vous suis bien, reprit le président de la commission spéciale devant statuer sur la famine planétaire, nous devons travailler la terre et faire sortir des trucs du sol.

– Tout à fait.

– Et ce sol, il faut que ce soit de la terre sans béton ni pollution nocive, ni de cailloux de Vénus, je suppose.

– En effet.

– Puisque vous êtes si malin, expliquez-moi où diable vous allez trouver ça, cria presque le président, excédé.
L’expert posa un regard condescendant sur son interlocuteur avant de sortir des plans et des graphiques de sa sacoche.

– Dans l’espace, monsieur.

5 juin 2075, la famine mondiale provoque la mise en service de champs stellaires de production de blé, maïs et autres féculents.

Bénédicte Coudière


En ce jour particulier, le 5 juin de cette année 2342 de l’ancien calendrier, la cité de Pa-Rey FR102 s’éveilla doucement. Comme chaque année à la même date, tous les citoyens se déconnectaient de la simulation ultra-sociale, sortaient de leurs caissons de stase, enfilaient leurs lourdes combinaisons bio-protectrices et montaient par grappes jusqu’à la surface, 500 étages plus haut.

Ils faisaient alors quelques pas hésitants, foulant de leurs grosses bottes l’herbe tendre et verte, clignaient des yeux, malgré leurs casques polarisés, sous les rayons du soleil brillant dans un ciel d’un bleu immaculé. Certains prenaient en photo les fleurs des plantes sauvages autour de la tour de l’ascenseur. Certains allaient même jusqu’à risquer un pied dans le ruisseau qui chantait en contrebas de la colline, se sachant de toute manière protégés.
Tout était calme, serein, limpide. La nature à la surface de la Terre était belle et vierge comme au premier jour. Avec un peu de chance, on pouvait même voir au loin quelques animaux curieux observer les intrus à distance prudente.
Après une heure à l’extérieur, déprimés et fatigués, les post-humains s’en allèrent regagner leur douillet refuge, leur rassurante simulation, bien à l’abri de cette nature sauvage et inhospitalière.

« C’est pas demain la veille que cette planète sera à nouveau habitable pour nous… » ressasseront certains, au bar d’une grande ville, pleine de bruit, de béton et de pollution, entièrement virtuelle.

Vincent Corlaix


Il est grand temps que le système immunitaire de la planète fasse son travail. L’opération « infectons les parasites » est lancée. Et comme Dame Nature a de l’humour, elle décide de narguer les humains le jour même où ils prétendent la célébrer.

1981 : les centres américains de contrôle et de prévention des maladies rapportent leurs observations sur une nouvelle maladie rare, nommée plus tard « SIDA ».

Sandrine Scardigli

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